Jean-Claude Aguerre: Intervention sur “Tuer la mort-le désir révolutionnaire” de P.-L. Assoun le 14/12/16

PSYCHANALYSE ET TRANFERTS CULTURELS

LECTURE DE TUER LE MORT DE PAUL-LAURENT ASSOUN

JEAN-CLAUDE AGUERRE

Paul Laurent Assoun interroge un objet de l’histoire. Objet, ici, suffisamment énigmatique pour qu’il mérite d’être interrogé par un psychanalyste. A se plonger dans le récit historique, la psychanalyse gagne en même temps à éprouver ses propres concepts qu’à donner un éclairage là où l’historien ne peut que décrire un récit factuel d’un moment de la chronologie de l’histoire, d’en considérer la dimension philosophique et les résonnances politiques, sans atteindre l’essence métapsychologique de l’événement. S’il reste psychanalyste Paul Laurent Assoun s’est fait aussi historien. A savoir qu’il a épuisé les bibliothèques, pour en tirer les textes de première main qui attestent des faits qu’il va commenter. Le nombre de références présentes dans l’ouvrage, permettent de dresser un tableau précis de ces faits et nous permettent de considérer clairement un épisode de l’histoire, sans doute non inconnu des érudits, mais relativement peu commenté jusqu’à présent.
Paul-Laurent Assoun nous indique que par décision de la Convention Nationale, en octobre 1793, la totalité des rois et reines inhumés dans la basilique de Saint Denis, devaient être exhumés et jetés aux chiens. Dans les mois qui suivirent, 170 tombes furent ainsi extraites des entrailles de la basilique. Tous les restes des défunts depuis Dagobert, qui avaient trait à la royauté furent jetés à la vindicte révolutionnaire. Décapiter Louis XVI n’aurait su protéger la république des méfaits de la royauté. Les corps des rois morts, étaient censés garder en eux quelque chose de l’essence royale que le peuple ne pouvait supporter. Cet acharnement sur un cadavre, non pas rage hystérique de quelques exaltés mais décision de la convention, décision d’état, soulève bien sûr nombre de questions. Sans doute est-il nécessaire d’interroger la perception du corps dans l’histoire, principalement au XVIIIe siècle, mais aussi et c’est ce sur quoi va se pencher Paul-Laurent Assoun, la lecture métapsychologique que l’on peut en faire.
En ce qui concerne la perception du corps au XVIII, j’avancerai quelques considérations en lien avec l’idée, invraisemblable en première lecture, d’effectuer des exactions sur un cadavre. L’ancien régime ne laisse guère les morts tranquilles. Ainsi la condamnation : « être pendu jusqu’à ce que mort s’en suive », n’était pas la pire. Elle signifiait qu’après la mor la peine s’arrêtait et que le corps pouvait être récupéré par la famille et inhumé. Mais la norme était plutôt qu’il devait rester pendu. La peine perdurait. Le gibet de Montfaucon, qui se situait prés de la place du colonel fabien, pouvait accueillir jusqu’à près d’une centaine de pendus qui pourrissaient sur place. On y pendait également par les aisselles des condamnés qui avaient été décapités. Des archers gardaient le lieu et empêchaient les familles de récupérer le corps d’un des leurs accroché à la potence. Si, d’une manière ou d’une autre, une famille arrivait à subtiliser un corps et que les autorités le retrouvait, le corps était rependu. La punition ne s’arrête pas avec la mort. Octave Mannoni dans sa préface à un ouvrage de Pirsig, Traité du Zen et de l’entretien des motocyclettes, qui eut un certain succès dans les années 80, dit que le XIXe siècle fut celui de la paranoïa. Je pense que le XVIIIe fut celui de l’hystérie. D’une part du fait des grandes épidémies convulsionnaires, Je pense aux convulsionnaires « paristes » de Saint Médard, et aux convulsionnaires des Cévennes. Je dirai qu’au XVIIIe, le corps entre en résistance. Les prédicateurs des Cévennes, en guerre contre les papistes, avant leurs prêches, où ils exhortaient les camisards à prendre les armes, d’abord, entraient en convulsion, dans la description clinique qu’en fera Charcot le siècle suivant, puis offraient leur corps à de multiples agressions qui le laissait indemne. Ils marchaient sur des braises, on les frappait de coups d’épées, de lances, voire on leur tirait des balles de pistolet à bout portant, aucune blessure ne leur était infligée. A Paris le diacre De Paris était réputé faire des miracles, il lui arrive de décéder et d’être inhumé au cimetière Saint Médar. Une foule se presse sur sa tombe et, comme les camisards, entre en convulsions charcoforme. Pourchassés par l’autorité royale, ils se retirent en différents lieux et soignent tous les maux en provoquant les convulsions, en frappant les malades de coups de bâtons et de pierres et même en les défenestrant. Les corps restaient indemnes de toutes ces expéditions, il résiste.
Paul-Laurent Assoun fait une allusion au vampire et cite l’ouvrage princeps en français, quoi que assez tardif, du révérend père dom Calmet Rappelant que ce bénédictin appelait de fait les vampires des revenants en corps, par opposition aux fantômes immatériels. Mais de plus la caractéristique de base des vampires, à savoir les dents, l’absence d’image spéculaire, l’impossibilité de voir le jour, sont des inventions du romancier Bram Stocker. La caractéristique de base du vampire, le symptôme nécessaire et suffisant, est un corps qui ne se décompose pas. C’était en Europe centrale l’unique signe qui prouvait, lorsqu’un cadavre était trouvé non décomposé, qu’il s’agissait d’un vampire. Si il se trouvait qu’un corps, inhumé depuis pas plus d’une semaine, était trouvé intact dans sa tombe, on exhumait le cimetière entier et on brûlait tous les corps, de peur que par contagion sous la terre le vampire primaire n’engendre des métastases.
Pour terminer avec cette analogie je citerai la description par les profanateurs du corps de Louis XV que Paul-Laurent Assoun rapporte dans son livre : « Ce corps retiré du cercueil, bien enveloppé de langes et de bandelettes, était tout entier frais et bien conservé ; la peau était blanche, le nez violet et les fesses rouges comme celles d’un nouveau né, et nageant dans une eau abondante formée par la dissolution du sel marin dont on l’avait enduit. » Cette description est littéralement celle que faisaient les chirurgiens chargés par la commission du Duc de Richelieu (ne pas confondre avec le cardinal) envoyé par le même Louis XV en Europe centrale pour expertiser des cadavres de vampires.
Je me permet ces autres ajouts historiques pour faire corps (c’est absolument le cas de le dire) avec l’interrogation que porte Paul-Laurent Assoun à propos des exactions commises sur les morts.
De fait, la décision de la Constitution d’extraire tous les rois de France, les Reines et les nobles inhumés à Saint Denis a effectivement quelque chose d’extraordinaire et on peut suivre Paul-Laurent Assoun dans l’intérêt qu’il y a porté. Je le cite : « Plutôt que de psalmodier le «meurtre du père » comme quelque article canonique du supposé freudisme, il s’agit de le voir à l’œuvre dans l’intégralité de ses enjeux et selon ses modalités singulières dans son actualité récurrente ».
Si l’on pouvait penser que cet acte pouvait avoir une forme de vandalisme, être le fait d’une foule en colère animée dans une identification hystérique, à détruire tout ce qui pouvait avoir lien à la royauté, en fait tout au contraire il recèle une dimension complètement obsessionnelle. C’est un acte programmé et organisé. La profanation suit le code d’une procédure administrative. C’est le 31 juillet 1793 qu’un certain Bertrand Barère, rapporteur du Comité de Salut Public devant la Convention Nationale, tient une plaidoirie où il dénonce les « porte-septre» qui continuent à défier les vivants à partir de leurs mausolées ». Il sera composée une commission, et on désignera un commissaire chargé de surveiller l’exhumation. Il y eut ensuite un rapport dit rapport Poirrier, qui rappelle la date de la mort de chaque Roi, l’âge qu’il avait à ce moment et l’état de décomposition où se trouvait chaque corps au moment des exhumations. Un budget est même voté pour l’opération, elle coutera 742 livres et 10 sols. Paul-Laurent Assoun note le contraste entre la neutralité du style et la portée passionnelle du geste. Des arguments pratiques seront avancés : Argument économique : récupération des richesses et réutilisation du plomb des cercueils pour faire des balles. Argument politique : destruction d’un lieu de pèlerinage. Arguments, bien sûr totalement insuffisant. L’acte est intimement contradictoire, il comporte une confusion fondamentale, je cite Paul-Laurent Assoun, entre la sacralité et le déchet. Il n’a de raison d’être que par sa volonté profanatrice d’où une désacralisation sans sacré. Mais paradoxe donc, l’acte profanatoire sacralise le corps des Rois. Le révolutionnaire attribue au corps mort le reste de royauté qu’il voulait voir disparaître.
Alors, si les corps des Rois peuvent encore porter un reste de royauté, c’est la royauté en elle même qui est coupable. En paraphrasant le colonel Custer, on ne peut même pas dire qu’un bon Roi est un Roi mort, l’essence de la Royauté dépasse la personne propre. Paul-Laurent Assoun parle du postulat de Saint Just. Le Roi est coupable ex officio. Lorsque le bourreau rapporte les dernières paroles de Louis XVI à savoir : « Je suis innocent » Je cite Paul-Laurent Assoun: « Alors même qu’on ne lui trouverait aucun chef d’inculpation, et qu’on lui fit crédit de sa sincérité, comme sujet royal, il demeure une culpabilité vivante. » « Ce n’est pas tel Roi injuste qui est en cause, mais l’essence royale ». Et Paul-Laurent Assoun se rapproche de Kant en disant : « l’éthique révolutionnaire exige qu’on l’exécute au nom de l’impératif catégorique de l’immoralité de l’institution royale ». Or il semble que cette essence royale résiste à la guillotine.
Un bref rappel du livre La dimension cachée, d’Edward T. Hall, ce sociologue nous indique que lors de l’élection de Kennedy, alors que ce dernier était comprimé dans la foule de son Q.G. de campagne, au moment de l’annonce télévisée de son élection, un vide de deux mètres c’est fait autour de lui. Comme si quelque chose de la royauté l’avait touché.
La profanation par les révolutionnaires des tombes royales, atteste qu’ils attribuaient aux corps mort un reste de royauté. Ainsi, ils ne récusaient pas le caractère saint et vénérable des tombes royales. De fait, si cela avait été le cas, ils n’auraient eu aucune raison de les profaner. Les corps exhumés, étaient donnés en pâture à la foule. Paul-Laurent Assoun évoque Louis XIV éventré et l’étoupe qui remplissait les viscères, dispersée. Par contre il note le fait remarquable que la foule s’est accaparée de morceaux de corps. Il rapporte l’histoire d’un homme qui aurait coupé un morceau de la barbe d’Henri IV et l’aurait mise sur ses lèvres comme une moustache. D’autres auraient enlevé deux dents, un morceau de chemise. Comme si les corps royaux auraient été pris comme fétiche par les révolutionnaires. Des corps extraits, on a sur-extrait des fragments, qui ainsi se transforment en fétiches ou en reliques. Paul-Laurent Assoun précise : Le fétichisme, terme inventé peu avant par Charles des Brosses (1760) trouve dans cette conjoncture l’un de ses approvisionnements les plus spectaculaires. Il cite alors Patrick G. Geary Le vol des reliques au moyen âge, « Furta sacra ». Geary nous parle de l’extraordinaire importance que prirent les reliques aux IXe et Xe siècles : des morceaux des corps des Saints la plupart du temps volés. La relique avait d’autant pas d’importance qu’elle était acquise par ce moyen. Le vol était devenu pour ce cas légitime. Or en dérobant les morceaux de corps aux Rois, les révolutionnaires leur reconnaissaient une sainteté. G. Legaufey, dans un important travail qu’il a fait sur les reliques, insiste sur une fonction de la relique qui est de faire des miracles. Il précise que s’il était constaté que si elle n’en faisait pas, elle était destituée comme relique. Paul-Laurent Assoun cite le voleur de la barbe d’Henri IV qui après s’être doté de cette barbe comme moustache dit : « maintenant je suis sûr de vaincre les ennemis de la France ». Il attribuait un pouvoir de miracle à cette « moustache » et en faisait explicitement une relique. Paul-Laurent Assoun a beaucoup travaillé sur le concept de fétiche. Une question que je lui poserai serait de nous parler de la distance entre le fétiche et la relique. Je dirais : le fétiche serait disons laïque et la relique, en retour du refoulé, ramènerait du côté du religieux ?
A prélever Fétiche ou relique sur les cadavres Paul-Laurent Assoun évoque Bien sûr la fonction totémique qu’accorde ainsi le révolutionnaire aux corps royaux. Tuer le mort, ce qu’explicitement prétend faire le révolutionnaire, revient à le manger. Figurativement il s’agit de Bouffer du Roi, comme on disait bouffer du curé. Ainsi le profanateur est touché par le tabou. Freud aurait pu insérer l’exemple de Saint Denis dans totem et tabou. Paul-Laurent Assoun développe dans un important chapitre Totem paternel et tabou des chefs anthropologie du corps royal, la fonction totémique attribuée aux corps des rois. Pour ensuite considérer ce qu’il en est de la haine et du désir révolutionnaire. La haine, sentiment complexe et ce tout particulièrement dans cet acte profanatoire, nous impose de nous rappeler qu’au XVIIe siècle l’amour n’avait pas pour opposé la haine mais l’indifférence. L’ignorance des corps des rois morts par les révolutionnaires, aurait sans doute bien mieux confirmé l’oubli de la royauté. Et l’expression bouffer du Roi, pourrait engendrer la réplique : quel amour ! Amour, c’est moi qui apporte ce signifiant. Que penserais-tu Paul-Laurent Assoun d’un retour de refoulé de l’amour du Roi sous forme de cette haine. Haine qui s’attache à la jouissance. Recherche de l’objet de la jouissance royale. La toute jeune république, réclamant la seule jouissance des droits de l’homme citoyen, je te cite : « se heurte à cette jouissance obscène des « porte-sceptres » « L’intolérable, c’est que ça continue de jouir derrière notre dos, et sous terre à nos dépens … »
Dialectique de l’objet de haine vs objet d’amour. L’hymne national chante : « qu’un sang impur abreuve nos sillons ». C’est le sang forcément impur du Roi qui va, abreuvant les sillons, faire germer le blé nouveau, qui donnera le pain au peuple.
Alors bien sûr dans cette organisation inconsciente, tu le remarques : derrière la haine apparaît une dimension inattendue et déterminante, la dimension mélancolique du crime. C’est l’après coup mélancolique du meurtre du père. Avec l’identification des foules à un idéal du moi : le père mort. L’extraction des cadavres constituant la destruction de cet idéal.
Alors pour terminer Paul-Laurent Assoun parle de la restauration. Du remord ? Avec Louis XVIII s’opère une tentative de rapatriement des restes royaux à Saint Denis. On recherche des témoins oculaires pour retrouver les restes des rois. Un marbrier, présent lors des exhumations, avait établi la liste précise des exhumations et leur transfert. Et le 21 janvier 1817 retour à St Denis de ce que l’on aura pu retrouver des restes. Louis XVI et Marie-Antoinette qui échappèrent à la profanation du fait qu’ils furent enterrés au cimetière de la Madeleine, seront transférés à St Denis le 15 janvier 1815.
Les révolutionnaires dans leur acte profanatoire ont donné de la sainteté aux restes royaux qui du coup deviennent des restes divins. On peut en tirer des reliques, capables d’opérer des miracles. Alors, on peut se demander : Paul-Laurent Assoun ne fait pas seulement un travail d’historien neutre, il s’indigne. D’habitude l’historien ne s’émeut guère de son objet d’étude, encore moins le psychanalyste. Ici Paul-Laurent Assoun ne cesse de s’indigner des actes des profanateurs. On ne compte plus les points d’exclamations qui suivent le récit des exactions. Paul-Laurent Assoun est entré corps et âme dans le récit historique. Récemment, il est descendu aux enfers où il a pu côtoyer les mères à la recherche de Faust. Alors, l’essence de la royauté que cherchaient, vainement, à détruire les révolutionnaire, l’a-t-elle touché ? Il est peut-être dangereux de trop s’approcher des reliques, du moins des restes de l’histoire que nous offre les bibliothèques. A lire son livre prenez garde, l’étendard sanglant est levé.

14 Décembre 2016

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