Roland Chemama: “Eléments pour la discussion autour de la perversion”

Je remercie Diana Kamienny d’avoir organisé cette soirée pour revenir sur le thème de la perversion, en présentant l’ouvrage que nous avons récemment publié, « perversion now »,et qui a fait suite à un colloque qui a eu lieu à Londres en septembre 2015. Je vais contribuer à la présentation et à la discussion de cet ouvrage, mais je dirai tout de suite que j’ai souhaité préparer un texte assez court en me réservant ainsi la possibilité d’improviser, soit dans le fil de mon texte, soit dans la discussion.

L’argument du colloque « Perversion now » commençait par une question : Le déni de la castration serait-il désormais banalisé ?

Cette question nous conduisait d’emblée à partir d’interrogations qui avaient pris une grande place chez les psychanalystes depuis deux ou trois décennies. Ces interrogations concernent ce que l’argument désigne comme « émergence de phénomènes nouveaux ». Il s’agirait de « formes de symptômes inédites », qui renverraient elles mêmes (je cite toujours l’argument) à « un désir saturé par la jouissance immédiate de l’objet toujours nouveau et accessible ».

En même temps, il faut bien le dire, l’argument était nuancé. Au poids de ces phénomènes nouveaux, il semblait opposer une sorte de permanence de la structure. Mais la question était néanmoins posée. N’avons nous pas, si nous voulons interroger la perversion en ce début du 21ème siècle, à prendre en compte cette possible banalisation de la perversion ?

Pour ma part en tout cas, lors du colloque, j’ai estimé que c’était de là qu’il fallait partir : questionner une perversion banalisée, ou pour le dire autrement une « perversion ordinaire ». Il y a bien sûr bien d’autres questions qu’il était possible et souhaitable de poser. Mais le pari était de dire qu’aujourd’hui la plupart des questions pouvaient s’organiser à partir de ce point. C’est en tout cas toujours mon point de vue.

 

Alors ce que je relevais à l’époque c’est que le terme même de perversion ordinaire faisait nécessairement penser au livre que Jean Pierre Lebrun a écrit sur cette question. Comme ce livre, de même que plusieurs des publications de Jean-Pierre Lebrun, a pu prêter à controverse, il fallait bien tout d’abord tenter de lever quelques malentendus. Et c’est de cela aussi que je vais repartir aujourd’hui.

Lorsque Jean-Pierre Lebrun évoque une « perversion ordinaire », lorsque nous mêmes nous questionnons à nouveau cette idée (ou même simplement celle d’une perversion « banalisée ») est-ce que cela veut dire que nous considérons que le sujet contemporain, dans sa recherche de satisfaction, s’affranchit de toute limitation de jouissance ? Est-ce que cela veut dire qu’il se situe hors castration ? Je ne le crois pas.

Il me semble que chez J-P Lebrun lui-même il ne s’agit pas vraiment de dire que le sujet contemporain est pervers, que nos contemporains, individuellement deviendraient tous pervers. L’idée est plutôt que les discours sociaux favorisent aujourd’hui le choix de modes de jouissance qui pour le moins évoquent l’organisation perverse. Pour le dire en termes lacaniens les discours sociaux donnent à penser que l’objet cause de notre désir, l’objet dit objet a, serait disponible pour notre satisfaction. Mais le sujet individuel, en tant que tel, n’est sans doute pas moins entravé que le sujet d’hier. Il éprouve, comme le sujet d’hier que l’objet cause du désir est hors d’atteinte.

Il y a là une contradiction apparente, et sans doute faut-il la souligner parce qu’elle est importante dans la clinique contemporaine. Le sujet individuel n’est pas dans une jouissance sans limite. Mais tout se passe comme s’il se le reprochait. A preuve l’usage si fréquent du terme de tabou, utilisé dans une perspective franchement péjorative. Le surmoi contemporain prescrit de ne pas avoir de tabous.

Ainsi le sujet est-il dans un véritable clivage. On pourrait dire qu’il n’est pas plus pervers que celui d’hier. Mais en tant qu’il adhère au discours contemporain sur la jouissance il l’est tout de même. Et je dois dire que le concept de clivage, introduit par Freud pour rendre compte du fétichisme, me paraît toujours constituer un des concepts les plus fondamentaux pour parler de la perversion.

 

Autour de cette première remarque on pourrait cependant en faire plusieurs autres. La première c’est qu’au fond la perversion n’a pas attendu les discours contemporains pour être ordinaire. Elle l’est, selon Freud, chez l’enfant, puisque celui-ci se définit come pervers polymorphe, mais aussi puisqu’il commence, assez systématiquement, par dénier la castration – si du moins nous partageons le point de vue de Freud selon lequel l’enfant croit d’abord que tous les êtres humains possèdent un pénis. Mais on peut aussi soutenir cette idée d’une perversion ordinaire chez le sujet humain de façon tout à fait différente. Je suis plutôt d’accord avec Gérard Pommier, qui affirmait lors d’un colloque de la Fondation européenne pour la psychanalyse, à Madrid, que la perversion se rencontre dans toutes les structures, au sens où le désir sexuel est fondamentalement erratique, au sens où rien ne l’attache particulièrement à un objet supposé naturel.

En ce sens je dirai d’ailleurs que la question me paraît moins de dire ce qu’est aujourd’hui, « now ! », la perversion, mais de dire comment aujourd’hui les psychanalystes peuvent se situer par rapport au discours sur la perversion.

Si vous lisez le grand ouvrage de Krafft-Ebing, la Psychopathia sexualis, vous verrez que sa position sur la perversion est loin d’être la position moralisatrice qu’on imagine. C’est qu’à l’époque il pouvait par exemple être utile, pour un pervers d’évoquer, devant la justice, la force trop grande d’une pulsion perverse à laquelle il ne pouvait résister, et qui l’aurait contraint à se livrer à ses actes. Imagine-t-on aujourd’hui l’auteur d’un crime ou d’un délit qui s’abriterait derrière sa perversion pour solliciter l’indulgence du tribunal ?

Avec Freud s’est introduit, comme je l’ai dit, l’idée d’une perversion ordinaire chez l’enfant. Mais de celle-ci, tout se passe comme si on en avait de plus en plus perdu l’idée, puisque aujourd’hui, à nouveau, certains comportements supposés pervers chez un enfant seront toujours attribués à l’influence pernicieuse d’un adulte. C’est là, sur la question de la perversion, une régression considérable.

Enfin, puisque j’en suis à la question de la régression, cette régression qui guette toujours la pensée analytique et qui l’empêche de maintenir le tranchant de certaines de ses analyses, je vous dirai un mot de ce qui, aujourd’hui, me semble être une des idées les plus difficiles à maintenir dans notre contexte culturel. Cette idée, je la trouve chez Lacan, en particulier dans son séminaire sur Le transfert : Lacan y affirme en effet que « Si la société entraîne, par son effet de censure, une forme de désagrégation qui s’appelle la névrose, c’est en un sens contraire d’élaboration, de construction, de sublimation disons le mot, que peut se concevoir la perversion quand elle est produit de la culture. »

On voit ce que Lacan veut dire ici. Il reprend le thème freudien du malaise dans la culture. Apparemment, pour lui comme pour Freud, la civilisation peut mettre le sujet face à une censure qu’il ne peut assumer, et cela produit la névrose. Quand c’est le cas ce serait, affirme-t-il, la perversion qui par son projet transgressif viendrait ouvrir à l’homme un champ nouveau. Il ne faut d’ailleurs pas oublier qu’assez souvent ce qui hier était considéré comme perversion peut apparaître aujourd’hui comme forme acceptable de la vie.

Il me semble que c’est cela que nous n’avons pas à oublier aujourd’hui, si du moins nous voulons prendre en compte les avancées de la psychanalyse elle-même, si nous ne voulons pas retomber dans un rigorisme que la révolution freudienne nous avait permis de dépasser.

 

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